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COP22 à Marrakech, la lutte continue dans un climat en suspens

Femmes et hommes d’État, technicien-ne-s de la négociation, chef-fe-s d’entreprises, représentant-e-s de la société civile et journalistes viennent de quitter Marrakech. La COP22 s’est achevée le 19 novembre 2016 ; au delà des bilans techniques et des analyses politiques de ce processus de négociations, il faut s’intéresser à l’autre COP, celle des mouvements sociaux qui profitent de l’occasion pour se rassembler et (re)discuter de leurs stratégies et de leurs engagements en faveur d’une justice climatique et de la protection de notre environnement.


La COP de l’inaction

La COP22 devait être celle de l’action. Celle dont on sortirait avec une feuille de route basée sur les engagements pris par les Etats durant la COP21. 193 pays ont participé aux discussions officielles et informelles dans les salles, les couloirs, les rues et les cafés de Marrakech. Mais pour beaucoup, cette COP se révèle un échec, « la COP de l’inaction » comme le dit Geneviève Azam [1]. Certaines discussions n’ont aboutit sur rien, les dissensus étant trop importants pour être contournés. C’est le cas par exemple des questions agricoles, où l’on n’arrive pas à se mettre d’accord sur la façon d’aider – financièrement – les pays les plus pauvres à transformer leur agriculture pour faire face aux sécheresses et aux inondations. Les négociations sur ce domaine se sont donc arrêtées avant même la fin de la COP, reportant les débats à 2017.

Le CIPA, lieu d’expérimentation agroécologique
 
 
Pourtant, certaines initiatives travaillent déjà très concrètement à l’évolution des techniques agricoles, comme c’est le cas par exemple du CIPA (Carrefour des Initiatives et des Pratiques Agroécologiques), ferme agroécologique non loin de Marrakech qui lutte contre la désertification. Pour se faire, les bénévoles et salariés du projet ont travaillé sans relâche sur les terres du petit village de Douar Skoura, afin de régénérer les sols et transformer entièrement ce coin aride du Maroc. Citernes de récupération des eaux de pluies, panneaux solaires, toilettes sèches et curieux « hôtel à insectes », la ferme du CIPA se révèle un véritable oasis dans le désert.

L’événement fut également marqué par le climat étrange né de l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis. Porté à la tête d’un pays grand émetteur de gaz à effet de serre, ouvertement climato-négationniste, sa future politique environnementale inquiète. On s’attendait à ce que les Etats-Unis quittent la table des négociations d’un jour à l’autre, se désengagent de l’Accord de Paris voire quittent tout simplement la CCNUCC [2]. Cette épée de Damoclès suspendue au-dessus des tables de négociations en est finalement restée à l’état de peur fantasmée et ne s’est jamais concrétisée. Mais quand bien même, l’Accord de Paris ne prévoyant pas de juridiction contraignante, les craintes que Trump inspirent à cet égard sont secondaires : nul besoin de se désengager du processus des COP pour poursuivre une politique climaticide.

Un espace autogéré pour rendre possible des solutions alternatives

En marge des espaces officiels, de nombreuses organisations de la société civile et plusieurs représentant-e-s de mouvements sociaux à travers le monde se sont également retrouvés à Marrakech. Sceptiques à l’égard des discours gouvernementaux, ils ont continué à porter leur exigence de justice climatique pour toutes et tous. C’est à la CMJC (Coalition Marocaine pour la Justice Climatique) que l’on doit l’organisation d’un espace autogéré de la société civile à l’Université Cadi Ayyad, où pas moins de 350 activités se sont déroulées [3]. Energies, eau, migrations, économie, démocratie, etc, plusieurs thématiques y ont été abordées afin de débattre des enjeux tournant autour du climat.

Une déclaration, issue de ces discussions, réaffirme qu’un « autre monde est possible » et pose les jalons de leurs luttes communes en faveur du climat : lutte contre l’extractivisme, réappropriation des biens communs (terres, eaux, semences), contrôle citoyen des fonds verts, engagement pour une transformation sociale, écologique, féministe et démocratique, lutte contre l’impunité des multinationales.

ATTAC, le CCFD Terre-Solidaire, Ritimo, l’AITEC, IPAM, le FTDES, No Vox, le réseau IDD, le réseau Euromed et bien d’autres encore, étaient présents sur cet espace et ont fait partie de ceux qui ont fait vivre cette dynamique associative et citoyenne.

Ibn Battûta, l’initiative qui relie les peuples

Ibn Battûta – l’Odyssée des Alternatives, a pris part à la construction de cette dynamique, d’une façon toute particulière : deux bateaux ont été mis à la mer pour relier les ports et les initiatives citoyennes des deux rives de la méditerranée. Posant le constat que l’espace méditerranéen, aujourd’hui en proie au rejet de l’autre et à la fragmentation, est en réalité un seul espace fortement impacté par le changement climatique et historiquement constitué de peuples ayant vécu dans le partage et l’échange, l’Odyssée veut « estomper les frontières » pour rassembler les peuples en résistance.

L’espace de convergence situé à l’Université a démarré avec l’organisation d’une marche dans la ville pour « mettre la justice et l’équité au centre des débats de la COP22 ». Le 13 novembre ce sont donc 3000 personnes qui ont défilé sous le soleil depuis le stade El Harti jusqu’à la place Bab Doukkala. Le cortège, ouvert par une délégation de représentant-e-s de peuples autochtones venus du Canada, d’Amérique Latine et du Maghreb, a donné une autre couleur à la COP en mettant en avant la voix et les demandes des populations.

Une université pas comme (...)

Une université pas comme les autres...
Parmi ces représentants, on trouvait les porteurs du projet de l’Université Ixil, une université des savoirs autochtones qui a ouvert ses portes en 2012 au Guatemala. Fondée sur une logique de protection de l’environnement et de respect de la nature, elle entend enseigner à ses jeunes élèves comment se développer sans mettre à mal les eaux, les forêts et toutes les ressources qui nous entourent.

Inventifs, comme toujours, les pancartes et les slogans lus et entendus durant cette marche dénonçaient les fausses solutions et mettaient l’accent sur l’urgence climatique qui n’attendra pas le temps long des négociations technocratiques.

Construire une contre-proposition face au manque de crédibilité des solutions officielles

Lors de l’Assemblée Générale de clôture de l’espace autogéré, plusieurs prises de paroles ont été à la fois source d’angoisse et d’espoir, comme celle de Massa Koné, porte-parole de l’UACDDDD [4], engagé depuis de nombreuses années auprès des paysan-ne-s malien-ne-s sans-terres. S’avançant à la tribune avant la lecture de la Déclaration finale, il annonce : « Ce sont les gouvernements qui vont tous nous enterrer. On [la société civile] a l’expertise, on est multisectoriels, rien ne nous empêche de faire une proposition concrète et d’en faire notre cheval de bataille ». Un représentant bolivien avait déclaré juste avant que « l’Accord de Paris nous tuera. Les Etats travaillent pour leurs intérêts, il faut qu’on se mette d’accord sur nos actions et nos mobilisations ».

Tout un vivier de personnes et d’organisations s’est donc structuré et mène un combat pour préserver notre climat et notre environnement. Le décalage entre les nécessités du terrain et les « solutions » proposées dans les espaces officiels de la COP est flagrant. Une fois passés les portiques de sécurité à l’entrée des grands hangars abritant l’espace « innovations », on tombe nez-à-nez avec le stand BMW qui présente un nouveau modèle de voiture, qui n’a pas grand-chose d’écologique à première vue. Plus loin on trouve le stand d’Engie (ex-EDF), dont les représentant-e-s nous accueillent avec le sourire et nous expliquent en quoi investir dans l’énergie nucléaire va sauver le climat.

Une alternative aux médias (...)

Une alternative aux médias mainstream pour un autre discours sur le climat
L’espace « innovations » était jouxté par l’espace officiel de la société civile, sur lequel de nombreuses organisations s’étaient rassemblées afin de témoigner de leurs actions en faveur d’autres modèles de développement. C’était le cas de l’AMARC (l’Association mondiale des radios diffuseurs et communautaires), réseau de 40 000 radios communautaires du monde entier, et de E-joussour, venus en soutien à Radio Climat, la première radio associative ayant reçue l’autorisation du Maroc d’émettre sur des ondes FN. Radio Climat, composée de 18 journalistes de 6 pays (Tunisie, Maroc, Algérie, Palestine, Ouganda, Rwanda) a couvert les 2 semaines de la COP22, en portant le message d’une société civile très mobilisée autour de l’enjeu de justice climatique.

L’énergie nécessaire pour poursuivre le bras de fer, il faut la puiser auprès des personnes qui forcent l’admiration, comme Massa. Issu d’une famille de paysans, il mène un combat acharné contre l’accaparement des terres, combat qui l’a mené plusieurs fois en prison. Quand on lui demande si parfois il a peur, il regarde au loin, hausse les épaules et raconte : «  j’ai enterré beaucoup d’amis, j’ai de la chance d’être vivant. Un ami est mort dans mes bras lors d’une manifestation et la dernière chose qu’il m’ait dite c’est : ’Massa, oser lutter, c’est oser vaincre’. Alors, je lui ai répondu ’oui, la lutte continue’ ».

« La lutte continue » pourrait bien être le leitmotiv de la convergence des acteurs présents, mobilisés et mobilisateurs. En effet, être force de propositions, y compris au niveau local, c’est le défi qui solidarise aujourd’hui les mouvements sociaux et qui leur donne envie de travailler ensemble, bien au-delà du processus des COP.


[1Maître de conférence et chercheuse en économie à l’université de Toulouse, co-présidente du Conseil Scientifique d’ATTAC

[2Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques

[3Lire le bilan rédigé par la CMJC de cette mobilisation

[4L’Union des Associations et des Coordinations d’Associations pour le Développement et la Défense des Droits des Démunis

Documents à télécharger

  Bilan de la participation de la CMJC à la COP22