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Pour une création collective des savoirs ?

Du 3 au 5 juillet dernier, se tenaient à Montpellier les premières Assises Sciences-Sociétés. L’occasion de faire dialoguer deux éco-systèmes a priori éloignées et pourtant si complémentaires. Le premier serait vu comme une entité détachée des attentes sociétales, compliquée et fonctionnant en vase clôt, tandis que le second serait considéré comme une assemblée de profanes, tâtonnant et bidouillant des « solutions » dont le sérieux resterait à prouver.

L’enjeu de départ : la déconstruction des postures

Premier pas à franchir pour devenir de vrais partenaires, chercheur-se-s et acteur-trice-s de la société civile doivent abandonner des postures parfois éculées. Si l’on part du principe que « toute situation vécue est une situation éducative », postulat de base de l’éducation populaire, il n’y a pas de raison fondamentale d’opposer chercheur-se-s et citoyen-ne-s lambdas. Ce que l’on peut différencier en revanche, c’est la recherche universitaire et la recherche citoyenne.

Déconstruire la posture du chercheur….

Pour le dire très simplement, les trois journées des Assises mettent en garde. La coopération entre universitaires et société civile ne doit pas se résumer à un lien utilitariste, ni s’apparenter à une relation aidants / aidés. Certaines associations sont en effet capables d’organiser des dynamiques puissantes autour de la collecte de données, ce qui intéresse grandement les chercheurs. Le réseau de botanistes Tela Botanica par exemple, rassemble presque 40 000 membres, botanistes amateur-trice-s et compile de nombreuses observations dans un cadre open source, depuis l’observation de bourdons à l’inventaire de la flore d’une région. Ces données, collectées dans le cadre de protocoles définis par des laboratoires sont le résultat d’une démarche scientifique participative. Mais dans ce cas précis, la société civile n’est « que » pourvoyeuse de données et là s’arrête la coopération.

D’autres initiatives s’adressent directement à des chercheurs, par exemple dans le cadre de boutique des sciences. Il s’agit d’une véritable interface entre sciences et société puisqu’elle permet à une association de s’adresser à des universitaires pour les aider à transformer en question de recherche une problématique sur laquelle elle travaille. Le plus souvent, cela se traduit par l’établissement d’une bibliographie pour appuyer un plaidoyer, parfois par une adaptation technologique. Sur le papier, la coopération est enrichissante, fructueuse. Mais en réalité, ce dispositif pose de nombreuses questions.

Qu’est ce qu’une boutique des sciences ?

Dans le cadre d’une boutique des sciences, un partenariat est conclu entre une association, un-e étudiant-e et un chercheur-se qui fera office de tuteur-trice. Généralement établi pour une durée de 6 mois, durée d’un stage, ce partenariat pose des contraintes de temps importantes et ne répond que très partiellement à la question de la montée en compétence des associations et du transfert des méthodes de recherche.

…et celle de la société civile !

Les acteur-trice-s associatifs n’ont pas non plus la conviction d’être des partenaires légitimes, d’autant qu’ils sont placé-e-s dans des jeux de rôles marqués par une très forte hiérarchisation sociale entre eux-elles et les scientifiques. Souvent, lorsque l’on parle de « recherche », les citoyen-ne-s s’empêchent de participer, car ils ne se sentent pas légitimes. Ainsi, le but de ces Assises est que les associations puissent revendiquer le statut de partenaires de la recherche, en tant que Tiers Etat de la recherche et puissent ainsi avoir accès à de nouvelles lignes de financements, autres que celles de l’aide publique au développement.

Tiers-Etat de la recherche ?
« Le Tiers Etat de la recherche désigne la part de la société qui est de fait exclue des politiques et des activités de recherche et d’innovation. Alors que l’Enseignement supérieur et la recherche d’un côté et les entreprises (surtout les grandes) de l’autre, bénéficient d’une reconnaissance, de formes de représentations et de politiques dédiées, il n’en est rien pour une grande majorité d’acteurs constitutifs du secteur non marchand (associations, syndicats, collectivités locales…) et du secteur marchand à but non lucratif (économie sociale et solidaire, coopératives, mutuelles, groupements professionnels …).[…] »

Par ailleurs, précise Stéphanie Tchiombiano, cheffe de mission chez Solthis, « Les ONG sont parfois réticentes à construire des liens avec les anthropologues, car elles ont peur de retours trop critiques sur leurs actions, alors qu’à la base, la plupart ont une approche bienveillante de leur travail.  »

Heureusement, les sciences citoyennes peuvent encore être envisagées en réel partenariat, au-delà de l’échange « expertise contre données » et en mettant chacun sur un pied d’égalité. Le GDR PARCS (Groupe De Recherche Participatory Action Research and Citizen Sciences) essaie de porter une vision des sciences citoyennes où la participation dépasse la simple collecte. « Nous développons toute une ingénierie de participation pour aller au-delà de l’extractivisme de données et dépasser une posture uniquement prédatrice » détaille Sylvie Blangy chercheuse auprès des communautés Cri, Inuit et Saami, au Canada et en Scandinavie. « Nous travaillons sur des processus d’empowerement pour impliquer les partenaires non-académiques dans le traitement, l’analyse et l’interprétation des données. »
Le-a chercheur-se est ici amené-e à retourner complètement son rôle, il-elle passe de prescripteur-trice de savoir à facilitateur-trice de recherche citoyenne.

Le nerf de la guerre : la question financière

Les politiques de recherches universitaires contemporaines en France se sont formalisées après la Seconde Guerre Mondiale, dans une période de reconstruction massive des infrastructures. Elles se sont donc historiquement indexées, en particulier d’un point de vue budgétaire, sur le monde de l’industrie, ou plus généralement de l’entreprise. « Cette organisation rend certains partenariats plus légitimes que d’autres », remarque Lionel Larqué, directeur d’ALLISS. « Il semblera naturel de travailler avec de grands laboratoires pharmaceutiques alors que les chercheurs pourront avoir des réserves sur les données produites par une ONG comme Greenpeace. »

Mais au-delà de la question, très directe, des financements et politiques publiques favorisant certains partenariats de recherche, se pose également celle de la reconnaissance professionnelle du-de la chercheur-se qui sort de son cadre universitaire habituel.

Ce thème transparaît en filigrane dans quasiment tous les ateliers des Assises et fut particulièrement abordé lors de la table-ronde sur la « 3e mission de l’enseignement supérieur : comment faciliter les interactions sciences et sociétés ? ». Rapidement, les discussions s’axent autour des difficultés pour le-a chercheur-se à faire reconnaître par ses pairs tout travail hors-champ universitaire. Or, quand on sait que la validation par les pairs est tout particulièrement importante dans le microcosme de la recherche, cette problématique semble prioritaire.

Bien sûr les exceptions existent. Certain-e-s n’hésitent pas à prendre la parole pour raconter comment, au détriment des sacro-saintes publications, il-elle-s se sont engagé-e-s dans un réel travail d’éducation aux sciences au sein de collèges et lycées, via des ateliers pensés pour l’occasion. Le sentiment de valorisation personnelle est alors inestimable, mais il est à l’opposé de la valorisation professionnelle. Gel dans les carrières et dans les salaires, regards de travers de la part des collègues… Au sein du monde universitaire, il semble n’y avoir qu’une seule bonne façon de faire son travail et elle ne passe pas par le lien direct avec la société.

On retrouve donc ici l’argument financier. Pousser un-e étudiant-e à s’engager hors des sentiers battus, c’est lui faire un mauvais cadeau pour son employabilité. Par ailleurs, très souvent les partenariats sciences et sociétés se retrouvent sur des terrains interdisciplinaires, terrains déjà particulièrement sensibles au sein de l’Université car très peu pris en charge par les écoles doctorales. Des étudiant-e-s finissent donc par renoncer à leur thèse, par manque de reconnaissance, de légitimité et de financements.

Avant de faciliter le lien entre sciences et sociétés, il semblerait donc qu’il faille faire évoluer le cadre institutionnel et culturel de l’Université, pour permettre aux chercheur-se-s qui le souhaitent de s’engager librement dans des partenariats avec la société civile. Sans compter que ces partenariats, au-delà de la recherche d’une valorisation personnelle, revêtent une importance d’une toute autre dimension.

L’objectif final : reprendre la main sur l’idéologie

Au vu de ces contraintes précédemment explicitées, pourquoi mener un réel plaidoyer engagé en faveur du partenariat avec la société civile ? Derrière toute production se cache une idéologie. Et si aujourd’hui la recherche financée est celle des nouvelles technologies, si elle se fait sans lien avec les mouvements de la société civile qui pensent « un autre monde », elle risque de profiter d’abord au monde de l’entreprise, des lobbies et de la finance.

La question de la responsabilité sociale des chercheurs n’est que peu abordée lors de leur cursus, ou seulement à la marge. Pourtant, ils sont de plus en plus « en quête de sens », comme tant de travailleurs aujourd’hui, tous milieux et mondes confondus. Or, la science peut-être un levier de changement social, comme l’illustre la démarche d’Enda Tiers-Monde.

Cette organisation a été lancée par des intellectuel-le-s dakaroi-se-s engagé-e-s dans les quartiers défavorisés de la capitale. « Le travail d’Enda est basé sur l’idée de l’historien burkinabé Joseph Ki-Zerbo qu’on ne développe pas, on se développe », explique Moussa Mbaye, Secrétaire exécutif de l’ONG. « Notre optique est celle d’une démocratisation du savoir, afin de réhabiliter les populations exclues en valorisant leur expertise, et ainsi leur donner les capacités de se projeter et de renforcer leur rôle d’interlocuteurs légitime des pouvoirs publics. »

Dans une grande partie de l’Afrique, les plans d’ajustement structurel imposés par le FMI à partir des crises de la dette des années 1980 ont fragilisé les institutions universitaires. La perte de ce savoir propre et l’inféodation aux expertises économiques issues de think tank exogènes, ont rapidement fait apparaître la consolidation de concepts propres comme un enjeu de premier ordre pour maîtriser son avenir.

Si l’on déroule le fil de cet exemple, la problématique ici abordée est celle de la reconnaissance des lieux de production de savoirs et donc des lieux de production d’un modèle de développement détaché de celui, très intéressé, des ex-puissances colonisatrices. Et s’il en va ainsi de l’Afrique, il en va ainsi de toutes les sociétés civiles qui réclament, à juste titre, une attention réelle à propos de leurs analyses et leurs propositions pour changer nos modèles de développement.

Il faudrait donc que les chercheur-se-s abandonnent l’idée d’une neutralité idéologique et politique de leur travail, car aucune technologie, que l’on parle de sciences dures ou des autres, n’est politiquement et idéologiquement neutre. Le-a chercheur-se-citoyen-ne n’est pas encore si répandu-e que cela, mais l’assistance des Assises laisse penser que c’est une posture que certain-e-s sont tout à fait prêt-e-s à adopter et dans un futur pas si éloigné.

Les Objectifs de Développement Durable : l’opportunité d’un discours commun ?

Trouver un texte sur lequel s’appuyer est le point de départ de nombreux plaidoyers. En l’occurrence, l’agenda 2030, feuille de route des Objectifs de Développement Durable, peut être considéré comme tel pour une alliance sciences-société puisqu’il est aujourd’hui, au niveau des Etats, le seul discours commun sur l’avenir du monde. Il permet de mettre en avant la nécessité de convergence de l’agenda social et de l’agenda de la recherche. Il permet aussi l’instauration d’un langage, d’objectifs et d’outils de mesure communs, sans parler du fait qu’il permettra de jauger l’engagement et la responsabilité de chacun-e.

D’autant plus que, comme le souligne Vaia Tuuhia, déléguée générale de 4D et intervenante lors d’un atelier des Assises : « ce qui est contre-productif pour le développement durable c’est qu’il a toujours été abordé du point de vue technique. Ça ne fait pas rêver les gens…ce qu’il faut, c’est un projet de société ».
Que l’on soit en train d’inventer les modes de transports du futur ou que l’on soit en train de construire les modes de participation démocratique de demain, ces réflexions techniques et intellectuelles doivent se rejoindre pour travailler en concertation et ne pas être déconnectées les unes des autres.