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1987-1993 : La première Intifada

Première Intifada

Soulèvement surnommé « la révolte des pierres », l'Intifada débute le 9 décembre 1987. C'est un mouvement populaire palestinien massif et non armé. Jeunes, enfants, femmes, commerçants, intellectuels, ouvriers et paysans participent à des affrontements avec les soldats israéliens, à des rassemblements et à des grèves. Ils protestent principalement contre l'occupation de leurs terres. Cette première Intifada dure plus de quatre ans et se termine avec les accords d'Oslo en 1993.

source : Histoire de l'autre, Préface de Pierre Vidal-Naquet, ouvrage édité par PRIME (Peace Research Institute in the Middle East, 2004, 96 p.

 

LE RÉCIT PALESTINIEN

« Les causes de l'éclatement de l'Intifada (soulèvement populaire), le 9 décembre 1987, résident dans les 'quarante années de privation nationale' et vingt années ultérieures d'occupation, fruit des politiques israéliennes qui sans cesse tentèrent d'effacer toute trace matérielle et toute expression nationale du peuple palestinien vivant sur sa terre. L'Intifada n'est pas surgie du néant, mais elle couvait à petit feu en attendant le moment opportun pour exploser. Cette explosion était parfaitement prévisible par tout observateur attentif.

La Palestine disparut de la carte politique en 1948 lorsqu'Israël fut proclamé, sur près de 78 % de son territoire. La Cisjordanie fut alors annexée par le royaume jordanien, et la bande de Gaza occupée par l'Egypte. Espérant trouver une excuse à leur impuissance, les régimes arabes multiplièrent les beaux discours promettant la libération de la Palestine et l'anéantissement d'Israël. La guerre de 1967 confirma l'échec de la propagande arabe et Israël occupa de fait ce qui restait de la Palestine ainsi que le Sinaï égyptien et le Golan syrien.

Au départ, le marché du travail fut ouvert aux Palestiniens, qui connurent une certaine amélioration de leurs conditions économiques. Les habitants de la Cisjordanie, ceux de la bande de Gaza et les Palestiniens restés en Israël purent entrer en contact les uns avec les autres...

C'est au début des années 1970 que les forces d'occupation commencèrent à expulser les Palestiniens de leurs terres et à construire des colonies. Désormais, Israël administrait directement et militairement les territoires occupés, privilégiant la sécurité de son armée et de ses colons et y instaurant la loi martiale directe, sans jamais prendre en compte les besoins de la population palestinienne....

Alors que l'occupation stagnait, Israël attaqua le Liban durant l'été 1982, dans le but de frapper l'Organisation de libération de la Palestine. L'armée israélienne réussit à pénétrer dans Beyrouth pour disperser et affaiblir l'OLP.

L'indifférence arabe et internationale à l'égard de la cause palestinienne atteignit des sommets ; c'est ainsi qu'en 1987 explosa la Grande Intifada de la population arabe palestinienne, célèbre par son caractère populaire et pacifiste face à une occupation qui régnait alors depuis vingt ans.

 

Derniers mois de l'année 1987

Pendant les derniers mois de l'année 1987, les actes de résistance se multiplièrent à l'intérieur des Territoires occupés : jets de cocktails Molotov, agressions à l'arme blanche, barrages de pneus brûlés, grèves dans les établissements scolaires et universitaires... Gaza devint de plus en plus difficile à gérer pour les forces israéliennes de sécurité. En effet, des Israéliens étaient tués par les résistants palestiniens et ces derniers réussirent même, au cours d'opérations héroïques souvent individuelles, à mener des attaques hautement symboliques contre les Israéliens, tel l'assassinat du chef de la police militaire en août 1987. »

Au cours du mois d'octobre, des affrontements sanglants firent monter la colère de la rue.

« Fin novembre, une opération menée avec un deltaplane tua plusieurs soldats israéliens. Cela renforça les sentiments de fierté et de confiance dans toutes les couches de la population palestinienne.

Le soulèvement palestinien eut lieu le lendemain d'un accident provoqué intentionnellement, le 8 décembre 1987, par un camionneur israélien contre un véhicule arabe, accident qui fit les premiers martyrs de l'Intifada. La nouvelle se répandit très vite dans la bande de Gaza et en Cisjordanie et les manifestations laissèrent la place à l'embrasement.

 

Le caractère spontané de l'Intifada

L'Intifada éclata de manière spontanée, sans aucune organisation préalable et sans la moindre intervention de l'OLP. Il n'existait aucun projet préétabli, hormis le fait que la population était désormais décidée à mettre un terme au pouvoir israélien dans les Territoires occupés en 1967.

Très tôt, une direction du soulèvement fut formée par les comités populaires et révolutionnaires issus des villes, villages et camps de réfugiés, qui représentaient les quatre principales factions de l'OLP (Mouvement de libération nationale palestinienne/Fath, Front populaire de libération de la Palestine/FPLP, Front démocratique de libération de la Palestine/FDLP, Parti communiste)...

Les Palestiniens croyaient profondément que la lutte permanente était le seul chemin pouvant aboutir à la fin de l'occupation israélienne et à l'établissement de l'Etat palestinien, en leur garantissant un droit à l'autodétermination et en permettant aux réfugiés de la Diaspora de retrouver leurs biens en Palestine.

Cette lutte permanente réaffirma le positionnement politique des Palestiniens et de l'OLP. L'Intifada fut perçue comme une guerre d'usure contre l'occupant : en effet, tout était entrepris pour faire subir à ce dernier pertes en vies humaines, instabilité économique et dégâts matériels, de façon à entamer son moral. De plus, la question palestinienne fut à nouveau mise à l'ordre du jour aux Nations unies et l'OLP fut reconnue comme unique représentant légitime du peuple palestinien.

Durant les années de l'Intifada, l'armée israélienne tua près de 2 000 Palestiniens, en emprisonna près de 110 000 autres et démolit plus de 500 habitations palestiniennes. Quant aux Palestiniens, ils exécutèrent près de 900 collaborateurs avec Israël et tuèrent 80 militaires et 180 civils israéliens.

Les revendications de l'Intifada sont parfaitement résumées dans ce chant populaire palestinien :

Droit au retour,

Droit à un Etat,

Droit à l'autodétermination,

Jusqu'à une conférence internationale

L'Intifada nous portera.

L'Intifada ne suivait pas de logique militaire. L'opinion publique dans son ensemble refusa toute militarisation du soulèvement :

Avec des graffiti et des drapeaux,

Par des manifestations et des affrontements,

L'Intifada avancera

Et restera toujours puissante.

Elle pointa courageusement du doigt l'alignement américain sur Israël :

Le sioniste dit :

« Le veto américain est désormais mon fidèle ami. »

Chante donc avec moi, compagnon :

« Non à l'impérialisme ! »

Israël répliqua à l'Intifada par des mesures répressives, des tortures physiques, des déportations et des arrestations sans procès. Mais, d'une part, les dirigeants israéliens se rendirent à l'évidence qu'il ne pouvait exister de solution militaire au soulèvement dans les Territoires et, d'autre part, l'OLP adopta le programme politique de l'Intifada lors de la session du Conseil national palestinien tenue à Alger.

Cela conduisit Israéliens et Palestiniens aux accords d'Oslo, qui virent la naissance de l'Autorité nationale palestinienne, pivot du futur Etat palestinien indépendant. »

 

LE RÉCIT ISRAÉLIEN

De la guerre des Six Jours à l'Intifada

« La guerre des Six Jours débuta le 5 juin 1967 et s'acheva six jours plus tard, le 10 juin 1967. Pendant le mois de mai, l'Egypte déploya des forces blindées et des soldats dans le Sinaï… et signa une alliance avec la Syrie, la Jordanie et l'Irak... Pour s'extraire du piège, Israël se livra à une attaque surprise. En l'espace de trois heures, les forces aériennes israéliennes anéantirent les forces aériennes de l'Egypte, de la Syrie, de l'Irak et de la Jordanie, permettant ainsi à ses forces terrestres de se déplacer librement...

Ces nouvelles frontières accordèrent au pays une sécurité jamais connue auparavant. La conquête des hauteurs du Golan lui assura les sources d'eau : le Jourdain et le lac de Tibériade. Le désert du Sinaï lui offrit un espace aérien et militaire, un afflux de touristes, des ressources souterraines (le pétrole). La Judée et la Samarie créèrent un vaste tampon sécuritaire entre Israël et la Jordanie, et permirent l'accès aux lieux saints du judaïsme..., ainsi qu'aux sources d'eau des crêtes. Jérusalem réunifiée ouvrit l'accès au Mur occidental, le lieu le plus saint du judaïsme. La population des territoires passa sous contrôle israélien... »

Un grand débat public dans la société israélienne « concernait le sort des territoires et opposait les tenants du Grand Israël à ceux qui prônaient le compromis, sur la base 'des territoires en échange de la paix'... » Finalement, le gouvernement agit sur le terrain selon le plan proposé par le ministre Moshe Dayan : « entériner l'occupation totale de la Judée et de la Samarie par la création de cinq enclaves militaires qui permettraient le contrôle du territoire, et l'installation de colonies urbaines juives sur toute l'étendue de ces territoires. »...

« Les résultats de la guerre au Proche-Orient et les conditions d'un accord de Paix furent également débattus aux Nations unies. La résolution 242, votée en novembre 1967 (et réaffirmée par la résolution 338), établissait le cadre d'un accord de paix fondé sur deux principes : retrait des forces armées israéliennes des territoires occupés lors du récent conflit » ... et« reconnaissance de la souveraineté... de chaque Etat de la région et leur droit de vivre en paix à l'intérieur de frontières sûres et reconnues... ».

« L'Etat d'Israël appuya cette résolution, mais les pays arabes la rejetèrent. »...

Dans les territoires conquis, « Israël instaura un régime d'occupation... d'abord au moyen d'un gouvernement militaire, puis sous un gouvernement civil... Parallèlement, les partisans du Grand Israël procédèrent à une colonisation massive de la Judée, de la Samarie et de la bande de Gaza, avec l'intention de s'y installer définitivement. »

« Vingt ans séparèrent la guerre des Six Jours et la Première Intifada. Au cours de ces années, plusieurs événements importants pesèrent sur les relations entre Israël et la Palestine » : la guerre d'usure (été 1967-1970), les activités terroristes de l'OLP (1970-1980), la guerre de Kippour (6-24 octobre 1973), les colonies (dépression du Jourdain, hauteurs du Golan, environs de Jérusalem), les accords de paix avec l'Egypte (Camp David, 23 juin 1979) et la guerre du Liban (6 juin 1982-avril 1985).

 

Le début de l'Intifada

« Le 8 décembre 1987, un camion israélien entra en collision avec une voiture palestinienne dans la bande de Gaza, tuant quatre de ses passagers. Les Palestiniens prétendirent que l'accident avait été provoqué et qu'il s'agissait d'un meurtre prémédité. Pendant les funérailles des victimes, la foule s'en prit à une position militaire de Tsahal à Gaza et y lança des pierres. Ces émeutes reprirent le lendemain et les jours suivants. Cet événement est considéré comme le début de la guerre palestinienne appelée 'Intifada' (littéralement : secousse).

Au cours des premiers jours, l'Intifada se caractérisa par le jet de pierres et de cocktails Molotov sur les soldats de Tsahal et leurs véhicules, par des manifestations massives devant les forces de Tsahal dans la bande de Gaza, par des barricades sur les routes, des détournements d'armes et des agressions quotidiennes. Les soulèvements de Gaza entraînèrent celui des Palestiniens de Judée et de Samarie qui étaient eux aussi, au bord de l'explosion....

Israël, la Jordanie et même l'OLP furent pris de cours par l'Intifada, et chacun adopta une position différente devant ce phénomène nouveau.

Tsahal se trouva forcé de changer sa politique et le comportement des soldats dans les territoires. L'armée israélienne n'était pas prête à affronter les grandes manifestations de foules, les jets de pierres et de coktails Molotov contre ses soldats. Les Palestiniens (y compris les adolescents et les enfants) firent preuve d'un grand courage en attaquant dans la rue les soldats, les blindés et les positions militaires.

La surprise fut si grande qu'il n'y eut pas de réaction adaptée à cette guerre atypique. Les soldats israéliens avaient du mal à faire usage de la force contre des enfants, des hommes et des femmes qui se battaient sans armes, mais avec des pierres, et ils se retrouvaient dans des situations difficiles, encerclés, agressés, blessés, et souvent impuissants.

Dans un premier temps, l'armée israélienne adopta une politique militaire répressive et reçut l'ordre de frapper les manifestants. On distribua des matraques aux soldats qui s'en servirent autant comme d'une arme dissuasive que punitive. Cette politique entraîna des phénomènes de violence gratuite provoqués par la colère et l'humiliation, et un grand nombre de blessés palestiniens eurent les os brisés. 'Dans de nombreux cas, des sous-officiers participèrent avec leurs soldats à des tabassages injustifiés. Il n'était pas facile de savoir quand on pouvait frapper, qui, et pour quelle raison […] ; on frappait même les gens chez eux, sans raison, et des familles entières étaient rouées de coups' (Ze'ev Schiff et Ehoud Ya'ari, Intifada, Stock, 1991).

Plus tard, Tsahal s'abstint de donner des ordres de tabassage et en limita l'usage. Mais le mal était fait, et cette politique de violence des soldats israéliens à l'encontre des Palestiniens fut durement critiquée, dans le monde entier comme en Israël.

L'Intifada prit d'emblée l'aspect d'une révolte civile contre une occupation militaire. ' La révolte monta de la base : elle naquit dans les camps de réfugiés, au sein de la jeunesse palestinienne, dans les amphithéâtres des universités, dans les lycées, parmi les ouvriers qui travaillaient en Israël, parmi les prisonniers libérés des prisons israéliennes, au sein même de la population... Ce soulèvement avait un caractère franchement révolutionnaire. Il n'avait pas été programmé et explosa soudain avec la force d'une éruption volcanique.' (Ze'ev Schiff et Ehoud Ya'ari, op.cit.). »

 

Les raisons de l'Intifada

Plusieurs raisons avaient poussé au déclenchement de l'Intifada : les humiliations quotidiennes subies par les Palestiniens (barrages routiers, conditions de travail, fouilles dans les véhicules et les maisons...), la perte de confiance envers les dirigeants palestiniens, et enfin la dégradation générale de l'environnement (détournement des sources d'eau et annexion des terres cultivables au profit des colonies, annexion de la Vieille Ville et de nombreux quartiers de Jérusalem-Est...).

 

Le développement de l'Intifada

« Dans le cadre de l'Intifada, on assista à la naissance de centaines de 'comités populaires' qui comprenaient des milliers d'activistes. Ces derniers organisèrent l'assistance aux plus démunis, fournirent des produits de première nécessité aux camps de réfugiés soumis au couvre-feu, formèrent des sous-comités pour soigner les blessés, prodiguer les premiers secours, assurer l'éducation formelle et informelle, exercer la justice ; les membres de ces comités encouragèrent les paysans à moderniser l'agriculture et des milliers de jeunes et d'étudiants vinrent leur offrir de l'aide ; les commerçants organisèrent des grèves concertées et réussirent à empêcher l'armée de les forcer à ouvrir les magasins ; on déclara le boycott des produits israéliens, le travail en Israël et dans les colonies fut suspendu par intermittence, et les collecteurs d'impôts qui travaillaient au sein du gouvernement civil démissionnèrent.

Pour faire face aux difficultés provoquées par la révolte civile, on apprit à la population à produire ses propres denrées alimentaires (légumes, pigeons, lapins...).

Avec le temps, des représentants de diverses organisations de l'OLP, avec à leur tête le Fath, se mêlèrent aux comités populaires dont ils modifièrent le mode d'action. Ces derniers devinrent ainsi un outil de pouvoir et de violence contre l'occupation israélienne, les collaborateurs et d'autres acteurs de la société palestinienne.

L'Intifada commença à faire usage des armes à feu contre les soldats et les colons ; elle fut réprimée par une main de fer au cours de combats quotidiens contre l'armée israélienne.

Les deux parties comptèrent de nombreuses victimes et s'enlisèrent dans une guerre d'usure, sans vainqueurs ni vaincus. »

 

Les résultats

« L'Intifada eut des conséquences différentes pour les Palestiniens et les Israéliens, mais aussi un résultat commun aux deux parties.

Pour les Palestiniens en Judée, en Samarie et à Gaza :

L'Intifada permit l'union de toutes les forces sociales dans un objectif commun, et la transformation de l'ancien système de classes. Agriculteurs, femmes et enfants, ouvriers, jeunes, intellectuels, commerçants et familles de notables se dévouèrent à la lutte commune et consolidèrent ainsi l'entité nationale palestinienne.

La voie d'une solution politique au conflit reçut une reconnaissance publique. La Jordanie décida de se couper des Palestiniens et des territoires de Judée et de Samarie, et le peuple palestinien se retrouva pour la première fois seul devant la responsabilité de son destin... »

Pour les Israéliens :

Survenue dans la surprise la plus totale, l'Intifada porta un coup au sentiment de suprématie des Israéliens à l'égard des Palestiniens. Elle suscita un vif débat au sein de la société israélienne quant aux moyens et à l'éthique du combat. Le fossé se creusa entre les partisans du compromis, et ceux du grand Israël qui refusaient de céder 'le moindre pouce de terre'.

Pour les Israéliens et les Palestiniens :

Les deux peuples se firent face pour la première fois en tant que partenaires obligés de régler leur conflit. L'Intifada accéléra le processus de dialogue entre les deux peuples, processus qui finit par aboutir à la signature des accords d'Oslo. ».

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